En afrique, l’entrepreneuriat est perçu comme l’une des clés de la croissance

“En Afrique, l’entrepreneuriat est perçu comme l’une des clés de la croissance”
Interview de Jacqueline MUGO, secrétaire générale de Business Africa et directrice de la fédération des employeurs du Kenya.

Quelles sont les actions de Business Africa pour améliorer la productivité, la compétitivité et la pérennité des entreprises partout en Afrique ? Quels sont les principaux combats que vous menez actuellement ?

Jacqueline Mugo : L’Afrique a su prendre des mesures louables pour créer un environnement favorable aux entreprises. Parmi ces mesures on peut citer : la garantie d’un cadre stable et prévisible, la promotion des échanges intra-africains, la prise en considération du rôle du secteur privé pour la création d’emplois, la réduction de la pauvreté ou encore un plus large développement économique et social. Business Africa est très attaché à poursuivre les discussions en cours entre ses membres et les gouvernements africains autour de la coopération entre le public et le privé pour libérer la compétitivité de l’Afrique et de ses entreprises, et favoriser ainsi la prospérité des peuples. Le message de Business Africa lors de nombreux forums sur le futur du continent africain a toujours été d’affirmer que permettre au secteur privé de stimuler le développement économique était la clé́ de la croissance de l’Afrique tout entière et de sa performance dans la mondialisation. Il existe en Afrique de très nombreuses opportunités que le secteur privé, en expansion rapide, a commencé à saisir. Actuellement, les données disponibles montrent que le secteur privé dans l’Afrique subsaharienne représente 65 % des investissements, 80 % de la consommation et 75 % des financements. Les données du marché́ du travail corroborent également l’idée d’un secteur privé croissant qui fournit environ 90 % des possibilités d’emplois. Tout cela montre qu’une approche commune pour favoriser la mise en œuvre d’objectifs de développement durable permettra d’atteindre des résultats meilleurs et plus rapides. Nos membres sont pleinement conscients de cela et détermines à nous aider dans cette voie. Ils nous accordent donc leur total soutien.

L’année dernière, à Aix en Provence, vous avez déclaré́ que le monde du travail connaissait de profondes mutations, et plaidé pour de nouvelles formes d’organisation du travail. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il est vrai que le monde du travail a changé́ et c’est la cause majeure des discussions tripartites en cours sur l’avenir de l’emploi. La mondialisation, la technologie, la démographie et les mutations de l’environnement du travail impactent en profondeur son avenir, ce qui rend encore plus sensible le problème du chômage. En Afrique, dans de nombreux pays, la création d’emplois dans le secteur structuré de l’économie n’a pas suivi l’évolution de la croissance. Beaucoup reste donc à faire pour libérer le potentiel du secteur informel qui représente actuellement environ 55 % du PIB en Afrique subsaharienne et emploie 80 % de la population active. Intégrer ce secteur dans la base de l’économie du continent permettra non seulement de dynamiser le poids et les capacités du secteur privé mais également d’augmenter les fourchettes d’imposition et d’améliorer la qualité́ de l’emploi.

Nous observons également des déplacements majeurs des économies agraires traditionnelles vers les économies urbaines où de très nombreux secteurs participent à la croissance. La part de l’agriculture dans le PIB global est appelée à se rétracter avec l’expansion des secteurs de l’industrie et des services. Ce sont des secteurs où existe une réelle capacité́ à créer de l’emploi et à procurer des revenus supplémentaires tout en stimulant la demande intérieure. En moyenne, chaque fois que la part de PIB de l’industrie et des services s’accroit de 15 %, on constate un doublement des revenus par tête. De plus en plus, les gouvernements africains adoptent des politiques pour dynamiser les marchés. L’Afrique ne tirera des bénéfices que de l’augmentation significative du nombre d’emplois hautement qualifies et productifs, favorisant ainsi la croissance économique et la productivité́ des entreprises dans leur ensemble. Le concept de productivité́ est encore un concept neuf en Afrique et nous, représentants du secteur privé, avons pris des initiatives sérieuses pour qu’il soit désormais solidement établi dans les discussions macroéconomiques.

Vous avez également déclaré́ que la flexibilité́ était l’avenir du marché́ du travail. Mais qu’en est-il de la sécurité́ de l’emploi et des conditions de travail ? Comment les salariés peuvent-ils être protégés, tout particulièrement en Afrique où les activités non règlementées sont monnaie courante ?

L’un des changements majeurs de ces dix dernières années au sein du marché́ de l’emploi a été́ l’augmentation de la diversité́ et de la flexibilité́ des conditions de travail. Beaucoup d’employés ont aujourd’hui des jobs temporaires, ou sont leur propre employeur. Les raisons majeures de cette augmentation de formes d’emplois non traditionnelles sont, d’une part, la flexibilité́ qu’elles procurent à la fois à l’employeur et au salarié, et d’autre part, le fait qu’elles permettent de faire face à des exigences changeantes de production et d’horaires de travail. La mondialisation et la dérégulation ont créé́ des marchés plus compétitifs et des conditions économiques plus incertaines. L’une des conséquences a été́ un basculement vers des modèles de production plus flexible permettant aux entreprises d’ajuster leur production de biens et de services aux évolutions de la demande. Il est vrai que l’Afrique souffre encore de systèmes d’emploi non réglementés, particulièrement dans le secteur informel. Mais la bascule d’une production de masse vers des systèmes hautement performants va accroitre la volonté́ des employeurs de garantir une meilleure sécurité́ de l’emploi. Et l’insécurité́ n’est pas seulement une caractéristique des emplois temporaires. De nombreux salariés en CDI doivent également faire face au risque de perdre leur emploi ou d’avoir à diminuer leurs horaires de travail, notamment quand un ralentissement économique ou un retournement du marché́ contraignent des entreprises à cesser leur activité́ ou à se restructurer.

Dans un environnement où l’emploi est moins sécurisé́, les travailleurs sont souvent moins enclins à rester attachés à tel ou tel emploi, ou à tel ou tel employeur. Ils ont au contraire davantage tendance à changer d’emploi ou d’orientation de carrière de leur propre gré́ s’ils en ont l’opportunité́. Le résultat est un turnover considérable, des périodes plus courtes dans un emploi donné et plus d’instabilité́ dans sa vie professionnelle.

L’entrepreneuriat est sans doute la meilleure solution pour lutter contre le chômage de masse, particulièrement chez les jeunes. Comment peut-il être encouragé en Afrique, et comment peut-on améliorer les compétences des Jeunes créateurs d’entreprise ?

Au lendemain de la crise économique mondiale, l’emploi des jeunes a été́ reconnu comme l’un des défis majeurs à relever. C’est également l’une des principales priorités, à la fois des gouvernements et des employeurs, et l’un des sujets de discussion majeurs de ces deux dernières années, aux plus hauts niveaux. Mais l’emploi des jeunes n’est pas un défi unidimensionnel. Y répondre nécessite d’agir sur la qualité́ de l’éducation initiale et de la formation afin d’améliorer les compétences des jeunes, mais cela nécessite aussi d’éliminer les obstacles qui aujourd’hui empêchent les progrès dans l’agriculture, dans les PME et dans la mise en place d’un système moderne de salariat. Avec la plupart des pays africains cherchant à diversifier les sources de revenus, l’entrepreneuriat est de plus en plus perçu comme une des clés de la croissance. Au cours des dix dernières années, les gouvernements et les systèmes éducatifs ont fait la promotion de l’entrepreneuriat et du travail indépendant auprès des jeunes. Ainsi, de nombreuses universités ont revu leur cursus dans le but principal d’avoir des étudiants qui puissent devenir des créateurs d’emplois. Les universités les plus importantes ont investi dans la création de centres pour l’innovation et l’entrepreneuriat, et offrent souvent des fonds d’amorçage à des étudiants dont les projets de création d’entreprise ont été́ sélectionnés et jugés pérennes. L’implication du secteur privé a également permis d’ouvrir des circuits de distribution pour les produits de nos start-up. Gouvernement et secteur privé ont travaillé́ ensemble pour mettre en place des mesures favorisant la mobilité́ entre l’université́ et le secteur privé afin d’assurer un transfert de compétences et d’idées, de faciliter l’entrée de nouveaux personnels avec des idées innovantes et de promouvoir une culture qui encourage la prise de risque et qui reconnaisse, tant sur le plan social qu’individuel, le droit à l’échec.

Il va y avoir un important sommet africain à Bamako en janvier. Qu’attendent l’Afrique et Business Africa de ce sommet ? Et quelles sont leurs attentes vis-à-vis de la France et des entreprises françaises ? La France et l’Afrique partagent une histoire, comment peuvent- elles partager le futur ?

L’avenir de millions de personnes en Afrique est intimement lié à la performance du secteur privé en tant que force motrice de la croissance économique. Business Africa, en tant que porte-parole des employeurs africains, est déterminé́ à créer une Afrique plus sure, plus forte et qui s’appuie sur sa propre énergie productive. Nous avons participé́ au sommet annuel Afrique-France et nous sommes déterminés à poursuivre le dialogue macro-économique qui permettra des bénéfices mutuels ainsi que la création de nouvelles opportunités de commerce et d’investissement entre l’Afrique et la France. La pérennité́ des entreprises africaines dépend de la manière dont on va répondre aux défis économiques, sociaux et politiques que le continent doit affronter. Business Africa entend être un catalyseur et un partenaire positif pour promouvoir une politique et un environnement règlementaire favorables à l’entreprise.

La menace terroriste grandit partout dans le monde. Elle vise souvent l’Afrique. N’est-ce pas là un frein supplémentaire pour la démocratie et la croissance ?

Je ne pense pas que le terrorisme soit plus un problème africain que mondial. Ce type de rapprochement peut créer des problèmes dans le combat contre ce fléau, qui requiert un monde uni. Pour moi, il n’existe aucun lien entre terrorisme et démocratie. Nous devons tous porter le même message de coexistence pacifique et dans le même temps, les leaders africains doivent poursuivre leurs efforts concertés pour faire face à la menace terroriste de façon régulière et soutenue.

Un sujet plus personnel pour conclure. Vous êtes l’une des femmes les plus influentes d’Afrique. Est-il facile d’être une businesswoman en Afrique en 2016 ?

Partout dans le monde, les femmes doivent encore relever le défi de briser le plafond de verre qui les empêche d’arriver au sommet. La plupart des femmes africaines ont toujours des problèmes pour accéder à l’éducation et à l’emploi et ont des opportunités limitées dans le commerce, l’industrie ou la politique. Bien que les femmes représentent une partie significative de la population active, les politiques de développement ne reconnaissent pas pleinement leur contribution à l’économie.

Plusieurs pays africains ont toutefois des autorités nationales qui traitent de l’égalité́ des sexes et dans certains pays des femmes ont atteint des positions d’influence. Certaines femmes africaines ont dépassé́ la fabrication de produits artisanaux pour devenir de formidables entrepreneurs et managers à la tête de vastes empires qui génèrent des rendements financiers elevés et créent des millions d’emplois. Mais seulement un peu plus d’un tiers des femmes sont activement impliquées dans la production de biens et de services, laissant un large potentiel inexploité́ à l’extérieur de l’économie. Ceci est malheureusement dû aux stéréotypes et aux inégalités qui prédominent toujours dans une société́ dominée par les hommes. La lutte pour l’égalité́ des chances est donc toujours un important aspect de la vie des femmes en Afrique, dans tous les domaines.

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