Autrement !

Karim Sy a créé Jokkolabs, le premier espace collaboratif africain, à Dakar en 2010. Depuis lors, son concept, fondé sur l’intelligence collective, essaime partout en Afrique et à l’étranger.

Vous avez fondé Jokkolabs en partant de l’ubuntu. Pouvezvous nous expliquer ce que signifie ce principe africain et pourquoi vous vous en êtes inspiré ?

Karim Sy : C’est une notion dont l’esprit se retrouve dans toutes les traditions du monde, l’idée que nous sommes tous interconnectés, que « je suis parce que nous sommes » ! L’archevêque Desmund Tutu l’a popularisée durant le processus de réconciliation en Afrique du Sud.

Nous revenons de la COP22, elle illustre bien les défis auxquels nous sommes confrontés et le besoin de passage à l’action. Ce sont les valeurs qui donnent le sens de l’action. Il nous est apparu important d’inscrire une initiative comme Jokkolabs dans le sillage de l’ubuntu. Jokkolabs est une initiative privée à but non lucratif. Nous avons ouvert l’un des premiers espaces d’innovation du continent africain le 10 octobre 2010 (10/10/10 !). L’appellation vient du wolof « Jokko » superposition de « joxko » (donne-lui) et de « jotko » (rejoins-le), une façon de souligner la communication et le partage au sein d’un groupe. Il est important d’entreprendre autrement depuis la crise économique de 2008 et l’émergence d’une nouvelle économie mondiale. Aussi, avec Jokkolabs nous contribuons depuis 6 ans maintenant à la construction d’un écosystème humain favorisant le partage des savoirs et des expériences sur la dynamique des biens communs, en soutenant notamment le développement des communautés professionnelles technologiques issues de la culture du logiciel libre, formant le socle de la nouvelle économie pour une prospérité partagée. L’initiative est portée par des entrepreneurs, pour des entrepreneurs, avec des entrepreneurs. Mais des entrepreneurs partageant des valeurs d’ouverture et de collaboration et un cadre de qualité (les hubs) où ils peuvent travailler, se rencontrer, collaborer, réseauter, apprendre et s’amuser. Dans une démarche d’innovation communautaire, avec les pairs et en s’enrichissant de la diversité, nous permettons à tous de saisir les opportunités qui s’offrent à eux, de libérer leur talent et de participer activement à la vie de la communauté. Audelà d’uniquement créer de la richesse, faire de l’argent pour eux. Ce n’est peut-être pas un hasard si nous avons ouvert le premier hub à Dakar, car Jokkolabs s’inscrit totalement dans la philosophie de Senghor invitant tous les peuples à participer au « banquet de l’Universel », au carrefour du « donner » et du « recevoir » où chacun se sentira à l’aise parce que se sachant à la fois donneur et receveur.

Comment fonctionne Jokkolabs ? Où en êtes-vous 6 ans après sa création, et quels sont vos projets de développement ?

Inspiré par la culture communautaire du logiciel libre et par la souplesse offerte par les technologies numériques, Jokkolabs s’est engagé dès 2010 avec près de 700 pionniers mondiaux du travail 2.0 en inventant une nouvelle manière de travailler autour d’espaces de travail partagés, avec une approche moins centralisée. Nous avons une diversité dans les profils qui se côtoient dans, et autour, de nos hubs – que nous appelons « communauté » – entrepreneurs, créatifs, développeurs, consultants, petites start-up, PME, grandes entreprises, ONG, organisations internationales ou gouvernementales. L’approche innovante poursuivie est celle de l’innovation ouverte communautaire, en réseau, pour inventer de nouvelles manières de faire, pour innover ensemble, pas en silo. Aujourd’hui, les entreprises doivent repousser leurs limites et intégrer un vaste écosystème de partenaires, notamment numériques. Elles peuvent ainsi inventer une nouvelle génération de produits, services et modèles économiques. Ce que certains appellent l’« économie du nous ». Par exemple, récemment le groupe Société Générale a approché Jokkolabs pour monter un programme panafricain visant à développer des solutions pour améliorer la relation client dans ses agences. Ce partenariat a conduit au lancement du premier « innovathon » (marathon d’applications) panafricain de la Société Générale intitulé « Réinventons ensemble l’expérience client en agence ». Plus de 400 startup y ont participé. Le plus intéressant c’est que le groupe a finalement décidé d’installer son laboratoire d’innovationpour l’Afrique subsaharienne au sein de Jokkolabs à Dakar, et accompagne aujourd’hui trois start-up pour déployer les solutions en prestation dans ses filiales au Sénégal, au Ghana et au Burkina Faso. On dépasse le cadre des prix/ compétition pour permettre à des start-up de réellement émerger avec l’aide d’une multinationale. C’est ce type de relation de bienveillance que nous aimons voir se créer ; Attali parle d’« altruisme rationnel ». Aujourd’hui, l’initiative s’est étendue pour former un réseau d’espaces de créativité Jokkolabs en France avec deux hubs en Îlede- France et dans huit pays africains (Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Côte d’Ivoire, Mali, Maroc, Gambie, Sénégal). Avec des partenaires, nous venons d’ouvrir un nouveau hub à Ziguinchor et un deuxième hub à Dakar.

Vous vous intéressez tout particulièrement aux jeunes, et il existe même au sein de Jokkolabs un espace dédié aux enfants, Jokkokids. Pourquoi ?

Les enfants sont les futurs acteurs d’un monde de plus en plus complexe. Ils doivent eux aussi avoir accès aux technologies numériques et à des espaces d’expression leur permettant de libérer leurs talents. En 2050, l’Afrique constituera la 3e population d’un monde de plus en plus connecté, mais aussi de plus en plus inégal, notamment pour les usages numériques. Des millions d’enfants n’ont pas accès aux nouvelles technologies. Nous pensons, à la suite de nombreux chercheurs, que les enfants sont des innovateurs-nés : leur proposer d’exprimer leur créativité et de développer leur potentiel en solutionnant des problèmes par le jeu, l’expérimentation et l’expression de soi est un gain pour l’avenir collectif. Jokkokids s’articule ainsi autour de trois champs : les technologies numériques, les pratiques du « faire » et l’expression de soi. Le projet explore, documente et fédère les initiatives existantes pour permettre à l’enfant d’expérimenter des processus afin d’acquérir des compétences mais aussi une meilleure connaissance de soi. Participer à améliorer le futur ne peut se faire en dehors du bien-être personnel. Ce projet a intéressé la fondation Osiwa (Open Society Initiative for West Africa) qui nous soutien pour son lancement. Au Sénégal, nous sommes aussi à Ziguinchor en collaboration avec l’ONG Futur au présent qui fait un travail remarquable avec la Maison de l’éducation qui touche plus de 200 enfants avec différents dispositifs. Nous sommes en train de nouer d’autres synergies en Afrique (Cameroun et Mali principalement) et en France. L’idée de fond est de disséminer les « Kid’s lab », les pratiques et les initiatives pour offrir au plus grand nombre d’enfants l’opportunité de développer leurs compétences pour le monde de demain.

Jeune Afrique vous a désigné comme l’un des “25 leaders de demain” qui incarnent le futur de l’Afrique francophone. Par quoi passe, selon vous, le futur de l’Afrique ?

On dit souvent que le passage de la bougie à l’électricité ne s’est pas fait par améliorations incrémentales. L’Afrique a démontré une incroyable capacité d’appropriation des technologies avec la téléphonie mobile ou encore avec l’usage de la banque mobile (« mBanking »). Il faut donc avoir de l’ambition et oser l’Afrique avec des innovations radicales. Le monde se pose aujourd’hui la question d’inventer l’avenir : comment nourrir des milliards de personnes ? Comment gérer la transition énergétique ? Ce sont des questions de développement auxquelles l’Afrique est confrontée. N’ayant pas à supporter des amortissements ou à gérer des actifs, voire certains lobbies, l’Afrique peut aujourd’hui s’engager plus facilement dans des approches de ruptures pour ouvrir de nouvelles voies. Son retard devient un atout. Enfin, dans cette démarche, nous sommes convaincus qu’il est important aujourd’hui que tous les acteurs – publics, privés, et société civile – soient impliqués et mutualisent leurs capacités pour trouver des réponses et les mettre en oeuvre. L’État ne peut pas tout faire ni tout financer.

Vous avez déclaré vouloir promouvoir la culture de l’entrepreneuriat et de l’innovation. Quelles actions menez-vous pour cela ?

Nous stimulons régulièrement l’écosystème par l’organisation d’événements de toutes natures et de toutes tailles. Par exemple avec la Francophonie, nous avons initié un programme d’innovathons en préparation de la COP21 pour mettre en lien les jeunes porteurs de projets et les gouvernements pour trouver des solutions à la problématique de la gestion des déchets au Sénégal, au Bénin, au Gabon et au Maroc. De même, nous sommes organisateurs-hôtes de la semaine mondiale de l’entrepreneuriat au Sénégal, au Mali, en Côte d’Ivoire, et au Congo-Brazzaville. Cette initiative internationale qui regroupe 165 pays a organisé plus de 90 événements en une semaine impliquant une trentaine de partenaires dans ces quatre pays. Nous venons de lancer un programme accélérateur de projets digitaux dans le cloud Arccelerate avec une PME innovante du Sénégal. Par ailleurs, le profit n’est pas la principale raison d’être de Jokkolabs qui, rappelonsle, est une initiative privée à but non lucratif. à ce titre, Jokkolabs a été impliquée dans des initiatives citoyennes pour produire du bien commun tel que Samabaat, une plateforme participative de monitoring des élections intégrant la société civile – les observateurs –, la presse et les citoyens [Karim SY a coordonné le contrôle du fichier électoral en 2000, 2002, et 2007, ndlr], ou encore SIG Santé – des systèmes d’information géographique appliqué à la santé – pour produire de manière participative avec ceux qui le veulent, et les partenaires, une cartographie sanitaire du Sénégal. Toutes ces composantes sont importantes pour nourrir un écosystème vertueux pour le futur.

Comment la France et les entreprises françaises peuvent-elle aider l’Afrique ?

Nous venons de lancer la communauté French Tech Sénégal en présence de l’ambassadeur de France au Sénégal. La France est dynamique et a fait de grandes avancées pour prendre la vague de la nouvelle économie et devenir une « start-up nation ». Elle a des liens naturels avec beaucoup de pays africains (l’Afrique en compte 54) : historiques, culturels, économiques, géographiques, pour ne citer que ceux là. La France – ou plus largement le continent européen – est complémentaire de l’Afrique qui reste un « continent jeune » en matière d’entrepreneuriat et de secteur privé. Dans l’esprit de l’ubuntu, il est essentiel pour le continent européen de comprendre que, de la qualité de ses relations futures avec l’Afrique, dépendra sa prospérité. Il faut donc mettre nos ressources en commun et notre ingéniosité pour construire l’Afrique de demain qui augurera le monde dans lequel nous serons : pour le meilleur… ou pour le pire.

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